Les signaux se multiplient, entre les rumeurs de mobilisation russe, la multiplication des attaques hybrides et le revirement des États-Unis : les dirigeants européens multiplient les mises en garde contre le risque d'une escalade de la part de Moscou contre l'Ukraine et les pays soutenant Kiev.
Vladimir Poutine à Moscou, en Russie, le 16 septembre 2026. ( POOL / MIKHAIL METZEL )
• Un front figé, les infrastructures visées
Engagée dans un lent et coûteux grignotage du Donbass, la Russie est fortement ralentie depuis la fin de l'hiver par les frappes ukrainiennes de moyenne portée contre ses flux logistiques et le blocage des terminaux Starlink qu'elle utilisait pour ses opérations.
Au printemps, les Ukrainiens ont reconquis plus de terrain -quelques dizaines de km2- qu'ils n'en n'ont perdu, une première depuis trois ans. Ils viennent également d'engager une opération, baptisée Vivaldi, pour soulager les villes-clés de Sloviansk et Kramatorsk de la pression russe.
"La Russie est confrontée à un certain nombre de défis majeurs sur le champ de bataille" et "a perdu de son élan", juge un haut responsable occidental, selon lequel "le développement de capacités (ukrainiennes) de frappe en profondeur pose de sérieux problèmes à Moscou". En frappant jusqu'à 3.000 km à l'intérieur de la Russie, l'Ukraine est parvenue à détruire une partie des capacités russes de raffinage, importante source de revenus pour Moscou, et à faire entrer la guerre dans la vie de la population, grâce également à des attaques contre les entrepôts des géants russes du commerce en ligne.
En retour, la Russie, qui avait déjà matraqué l'hiver dernier les installations énergétiques ukrainiennes, profite de la pénurie de l'Ukraine en missiles intercepteurs pour multiplier les frappes contre ses infrastructures. Le but est de "briser le moral" de la population, s'accordent de multiples observateurs du conflit. Avec plus de 2.200 morts, les pertes civiles en Ukraine ont grimpé de 55% sur les huit premiers mois de l'année par rapport à l'an passé, selon l'ONU.
• Le spectre d'une mobilisation en Russie
Si les pertes militaires, tant russes qu'ukrainiennes, sont l'un des secrets les mieux gardés de cette guerre, il y a "chaque mois de 30.000 à 35.000 Russes qui sont tués ou blessés au combat" , assurait fin août le plus haut gradé français, le général Fabien Mandon.
Malgré les importantes primes à l'engagement versées par Moscou, son recours à des combattants venus d'Afrique ou d'Amérique latine, parfois sous des prétextes fallacieux, et à 30.000 à 50.000 Nord-Coréens opérant depuis le territoire russe, Moscou ne semble plus parvenir à combler ses pertes, avec un déficit estimé à environ 6.000 hommes par mois , selon le haut responsable occidental.
Se pose donc la question d'une mobilisation, pour laquelle des préparatifs administratifs ont été mis en oeuvre. Redouté en Russie, ce "scénario" a été réfuté à de multiples reprises par le dirigeant russe, sans dissiper les craintes des Européens et Ukrainiens. Mais il faudrait équiper, former et encadrer cette masse de recrues et les faire cohabiter avec des volontaires bien mieux rémunérés, pointe une source militaire européenne.
En outre, Vladimir Poutine peut être tenté de "monter d'un cran dans l'escalade" pour réhausser sa popularité qui s'érode lentement, mais "une mobilisation de masse" n'est pas pas le moyen le plus adéquat pour y parvenir, fait valoir le politologue russe Nikolaï Petrov, du centre de réflexion New Eurasian Strategies Centre (NEST).
• Le rôle des Etats-Unis
Le président Donald Trump, qui a dépêché début septembre ses émissaires à Moscou et à Kiev pour relancer la médiation américaine, continue d'envoyer des signaux contradictoires, entre l'adoption samedi de sanctions contre la Russie et son appel à Volodymyr Zelensky à "arrêter" d'attaquer les raffineries en Russie , face à l'envolée mondiale des prix à la pompe.
"Nul ne sait comment le président américain réagirait en cas d'attaque -directe ou hybride- contre un pays membre" de l'Otan, écrit la chercheuse française de l'Irsem Céline Marangé. "Ce doute est en soi une victoire pour Moscou."
Le retrait partiel de troupes américaines d'Europe que Washington doit annoncer va notamment être scruté dans les états-majors européens et à Moscou. Il doit se faire de manière "équilibrée", exhorte le commandant des forces armées suédoises, le général Michael Claesson. "Sinon nous aurons des vulnérabilités qui pourraient et seraient plus que probablement exploitées , d'une manière ou d'une autre, par la Russie", mettait-il en garde cet été.
• Guerre de l'ombre
De nombreux responsables politiques et de services de sécurité attribuent à la Russie la volonté de durcir ses opérations clandestines contre l'Europe, principal soutien de Kiev. Théorisées de longue date par la Russie, ces attaques parfois appelées hybrides, compliquées à attribuer avec certitude à Moscou.
En Europe, "Moscou intensifie sa campagne sous le seuil du conflit ouvert" rappelait fin août une source gouvernementale occidentale, et un haut responsable sécuritaire européen confiait mi-septembre anticiper une prise de risque accrue de la part des services russes. "Ils veulent que l'action soit suffisamment limitée pour ne pas déclencher une riposte conventionnelle ou l'application de l'article 5 (de l'Otan, ndlr), tout en maintenant une ambiguïté suffisante pour que personne ne puisse affirmer publiquement, avec certitude, qu'ils en sont les auteurs", selon David Catler du centre de recherche Cepa.
Depuis le début de la guerre en 2022, la Russie a été accusée à de multiple reprises de tentatives de déstabilisation, attentats ou sabotage, mais certaines opérations semblent illustrer une montée en puissance. Fin 2025, les autorités polonaises ont accusé Moscou d'avoir tenté une cyberattaque d'ampleur contre plusieurs producteurs d'électricité. En cas de succès, l'opération aurait potentiellement pu plonger le pays dans le noir.
Un cran dans l'escalade a été franchi début août avec l'affaire des drones explosifs à l'aéroport allemand de Leipzig contre des avions ukrainiens, qui s'ils avaient explosé comme prévu, auraient probablement provoqués des pertes humaines. "Nous sommes passés tout près d'une tragédie majeure sur le sol européen , je pense que nous aurions alors basculé dans un tout autre monde", a déclaré début septembre à Kiev le ministre français des Affaires européennes Benjamin Haddad.
• L'hypothèse de la mise à l'épreuve
Autre scénario redouté : une opération militaire non clandestine contre un pays de l'Otan , soit par une attaque aérienne, ou même par une attaque limitée contre une cible mal protégée. Le calcul de Moscou serait que des Européens pusillanimes et des Etats-Unis pris par d'autres priorités en Asie et au Moyen-Orient, n'oseraient pas riposter au niveau adéquat.
"Les plans russes" prévoient des attaques de "drones et de missiles contre des pays soutenant l'Ukraine , y compris la Pologne", a récemment affirmé le Premier ministre polonais Donald Tusk devant le parlement.
"Des plans existent", confirme une source sécuritaire européenne, mais selon qui "aucune intention de passage à l'acte n'a été caractérisée par personne parmi les services" du continent.
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